"Nina Scceletton a le goût du risque. La tentation serait grande en effet de reléguer les photos de sa série Self Tie dans un corpus ne brillant plus par son originalité, celui du nu érotique qui voit la femme ligotée, ou menottée, ou bâillonnée : Helmut Newton, puis les obsessions du Japonais Araki n’ont-ils pas déjà fait le tour de la question ?  La parenté avec certaines photos d’Araki est si nette qu’elle procède à l’évidence de la citation. À ceci près qu’en choisissant des prostituées pour modèles, l’hojosutsu d’Araki poursuivait le projet d’anéantissement de l’individu dominé qui nourrit l’art martial des cordes dans la tradition japonaise. Or cette pratique chez lui apparentée au bondage SM et à une dégradation de la figure féminine apparaît peu compatible avec le propos féministe qui traverse tout le travail de Nina Scceletton.

Le titre de la série – Self Tie (auto-ligature) – nous indique que contrairement aux pratiques de l’hojosutsu et du bondage, le sujet s’est ligoté lui-même. Exit, donc, cette notion de domination, cet anéantissement de l’autre qui exigent l’action d’un second personnage, dominateur et éventuel paradigme d’une domination de l’artiste sur son modèle. Ici le corps du modèle n’est entravé que par sa propre volonté et sa propre performance. On songe alors à Épictète s’adressant à son maître et bourreau : « Tu peux tout contre mon corps, mais contre ma liberté tu ne peux rien car elle est au-dedans de moi.» C’est cette liberté intérieure qui surgit, en contrepoint de l’entrave,  des photos de la série Self-tie : une de ses mises en scène aura placé, sur le sol, au premier plan et près du modèle photographié en train de s’entraver, ce petit parallélépipède plat et noir, une télécommande. Cet objet anodin arrache l’œuvre au poncif, au cliché SM et à son érotisme rebattu : l’artiste est non seulement self tied mais aussi self-pictured. Le sens de l’œuvre se structure ainsi autour de la victoire du geste artistique sur toute tentative visant à le limiter. Conformément à l’exigeante tradition de l’autoportrait, Nina Scceletton est seule, définitivement seule, elle est le modèle, la performeuse et la photographe. Elle élabore, maîtrise et contrôle toutes les étapes de la création. Comme celle d’Épictète, sa liberté ne se mesure qu’à l’aune de sa capacité à concevoir et à engager son geste, son corps, son propos. Comment décrire mieux que par cette émancipation de l’entrave les forces libératoires qui travaillent l’œuvre d’art, et comment mieux formuler la nécessité du geste artistique ?

Plastiquement, la photographe fait dialoguer son corps avec les lignes droites, déshumanisées, dans lesquelles s’inscrivent ses courbes fragmentées par la corde. L’appartement qui sert de décor n’est celui de personne. Il peut dès lors devenir le lieu d’une fantasmagorie à la fois intime et universelle capable de happer chacun d’entre nous, le cadre anonyme où, comme dans le rêve, tout peut se produire. Dans le contexte de la création d’images, ce cadre résonne de l’écho du fameux « quadrangolo » auquel Alberti assigna en 1436, et pour des siècles, la fonction de délimiter la représentation picturale : c’est en excluant ce qui n’a pas été choisi que le cadre trace la limite désignant ce qui doit être regardé.

Il aurait été étonnant que Nina Scceletton, qui n’est pas artiste à se laisser cadrer, se selfiât sans y trouver matière à quelque blasphème. La voici donc se photographiant attachée à un cadre classique, mouluré,… à un symbole puissant donc, qui sera le point de départ d’un réseau de correspondances destiné à augmenter l’épaisseur de l’image. Première subversion, ce cadre est vide d’image. C’est en effet son vrai corps – et non son image – que l’artiste lui donne à montrer et à contenir. Si tant est qu’il le contienne. Car ce corps vivant est loin d’être sage comme une image : il est réel, il est nu, il est ligoté, il est érotique ; et surtout, il déborde du quadrangolo d’Alberti : le champ du corps se joue de toutes les entraves et cette ultime transgression vient couronner le système de signaux que nous adressait déjà l’image. Ainsi accompli, le geste artistique devient le modèle d’une esthétique vitale subversive, le phare éclairant ces « mythologies quotidiennes » qui construisent l’image de la femme, de son corps, de son plaisir.

Si le cadre a traditionnellement pour fonction de limiter, de présenter une image substituée à l’épiphanie poétique du corps, et d’ajuster son propre contenu à des fonctionnements conventionnés, quelle bonne nouvelle que de le voir ici débordé et méthodiquement déconstruit par ce qu’il avait prétendu contenir ! "

 

Thierry Le Gall, 2017

 

Vue de l'exposition "Moi par Moi" à la Galerie La Porte Étroite, 2017
Vue de l'exposition "Moi par Moi" à la Galerie La Porte Étroite, 2017