"Après l’intense et sans doute éprouvante implication de son propre corps dans la belle série Self-tie, Nina Scceletton nous livre avec ses Heures de colle une partition plus légère, une récréation visuelle en laquelle il faut sans doute identifier aussi une re-création. Toutefois, si elle délaisse provisoirement l’appareil photographique pour les ciseaux et la colle, si les corps de midinettes glanés dans des magazines érotiques des années 60 ont remplacé le sien, l’artiste n’a rien perdu de sa verve ni renié son langage. C’est toujours la même intime et complexe nécessité qui travaille ses images.

Exploitant avec une joyeuse impertinence les potentialités de la technique du collage – confrontation inattendue de la couleur et du N&B, des proportions et des motifs, liberté que procure le genre du Cadavre exquis –, elle n’en remet pas moins en page son vocabulaire et ses obsessions : sur un mode humoristique grinçant, l’inattendu, la dérision ou le détournement d’une esthétique de série B, du trash et du vulgaire interrogent de nouveau nos représentations du sexe et du corps féminins.

Pour autant, l’outrance de la forme n’est pas clôture du propos. Découpage, collage, mais pas emporte-pièce. L’image récurrente de cette femme-objet ridiculisée par son adhésion aux standards confère à ses Heures de colle une épaisseur à laquelle, au final, son travail n’échappe jamais : le geste artistique qui consiste à prélever des corps féminins dénudés dans des magazines à l’érotisme suranné, à les sortir de leur contexte et à les manipuler comme des figures sans volonté, les plaçant notamment dans des situations triviales pour lesquelles la photographie initiale n’était pas conçue, devient lui-même une métaphore de la condition féminine."

 

Thierry Le Gall, 2017