Automythologie, 110x146cm, 2008
Automythologie, 110x146cm, 2008

 

"Surgie nue et hirsute du même fond sombre, la lumière latérale dramatisant la scène et soulignant la même pose grotesque du corps, la bouche démesurée, l’œil exorbité : Automythologie nous rappelle inévitablement le Saturne de Goya.

Le mythe raconte que Saturne, titan régnant sur le Temps – Cronos chez les Grecs –, succéda à son père Ouranos après l’avoir émasculé. Craignant d’être victime d’une semblable mésaventure, il dévorait ses enfants aussitôt nés. Une lecture métaphysique du thème suggère de considérer la brièveté de notre existence, le Temps apparaissant comme un monstre qui ne nous donne la vie que pour la reprendre aussitôt. Chez Goya, l’allégorie pourrait bien s’épaissir et se doubler d’une allusion politique qui évoquerait l’Espagne dévorant ses enfants.

Avec une parfaite maîtrise des codes plastiques et symboliques qui régissent le tableau du peintre espagnol, Nina Scceletton implique de nouveau son propre corps dans une dénonciation des clichés qui construisent nos représentations de la femme. L’image les percute ici avec une violence peu commune. S’il était déjà choquant de voir, chez Goya, un monstre mythologique dévorant ses enfants, ce choc était amorti par un double caractère fictionnel : d’une part il ne s’agissait que d’un mythe, d’autre part la peinture est en capacité de représenter des situations imaginaires. Le coefficient de réalité qui relie l’image à la scène représentée était donc relativement faible. Il n’en va pas de même, on le sait, quand il s’agit d’une photographie. Et les fictions que construit Nina Scceletton jouent souvent de cette prégnance, dans nos imaginaires, de l’ancrage originel de la photo dans un réel qui « a été » : intuitivement, Automythologie nous semble donc rendre compte d’un évènement qui s’est effectivement produit, d’une horreur réellement accomplie.

C’est dans ce contexte d’augmentation du coefficient de réalité que s’inscrit la substitution de la figure féminine de l’artiste à celle du titan Saturne : l’image relate la folie absolument impensable et pourtant advenue d’une mère – et non plus d’un père – dévorant ses enfants. Voilà pour le cliché qui assimile la femme à sa vocation maternelle. Pour autant, l’image ne tombe pas dans un pathos ou une dénonciation primaire qui seraient bien étrangers au travail de l’artiste. Fidèle à son univers drolatique et fictionnel, c’est Ken, le chéri de Barbie, stéréotype s’il en est, masculin de surcroît, qu’elle dévore furieusement devant nous. Voilà pour la femme soumise.

Quant à l’image du corps féminin qui nous est ici proposée, elle a bien peu à voir avec cette esthétique et cet érotisme standardisés qui modélisent nos imaginaires. La posture grotesque du Saturne de Goya devient disgracieuse et choquante quand c’est une femme qui l’adopte. Sa représentation dissone dans le concert formaté des clichés féminins, y compris ceux de l’Histoire de l’art. N’en soyons pas surpris. Récurrente chez Nina Scceletton, l’exhibition du corps nu échappe toujours aux codes lissés de la culture dominante (voir les autres séries). Sa nudité la situe ici aux antipodes de cette grâce calibrée qu’on exige du corps féminin pour qu’il soit désirable… à l’homme.     

Le ton humoristique de cette photographie n’enlève rien à son impact visuel et symbolique. Ce remake nous livre, dans tous ses excès, le portrait d’une ménade nietzschéenne, d’une femme pulsionnelle, excessive et libre de toute contrainte morale ou comportementale."

 

Thierry Le Gall, 2017