Interview pour le webzine Han Han

Février 2018   

 

Tu as commencé par la photographie, avant de t'orienter vers le collage. Peux-tu dire comment est née cette passion ? Qu'est ce qui a fait que le collage soit devenu un médium pour toi ?

Mon travail artistique récent autour du collage résulte d'une collection de magazines érotiques chinés au fil du temps. En parallèle de mon travail photographique, l'idée mûrissait de revisiter cette imagerie des années 50-60-70 avec humour et décalage.

J'avais aussi besoin d'un retour à la matière ; manipuler, créer sans interface. J'ai commencé à faire de simples assemblages manuels en réaction ludique à mes photos traitées sur Photoshop. La sélection des images que je vais utiliser est précise car il n'y a pas la possibilité d’ajuster la taille ou les couleurs. Puis, par le collage, je reviens à mes premières amours : le détournement, qu'il soit symbolique ou critique.

 

Heures de Colles, c 'est le nom que tu as donné à ta série de collages, j'aime bien ça sonne naïf, que voulais-tu dire par là ?

Au delà du jeu de mot, je voulais ce titre au faux air innocent en opposition à la désinvolture des collages. Cela renvoie aussi au coté punitif de l'école ; mauvaise fille !

Par ailleurs, le titre de chaque collage a également de l'importance : il est porteur de sens, amène de la dérision ou du sarcasme.

 

Quand je fais de collages, je ne sais jamais trop où je vais aller, et toi ? C'est peut-être un secret mais où trouves-tu les images que tu découpes ?

Je prends mes ciseaux lorsque j'ai déjà une idée en tête. Pour un collage comme pour une photo, mon point de départ est le corps. Je repère les poses qui se prêtent au détournement puis je construis, déconstruis, superpose. Pour chaque assemblage, je n'associe que deux ou trois éléments, laissant toujours apparaître le blanc du papier.

Je glane les corps féminins dans des revues érotiques vintage telles que Paris Hollywood, Sensations, Absolu... J'aime ce papier velouté jauni par le temps, les teintes sépia ou les couleurs criardes des magazines des années 70 et les poses kitsch des modèles de l'époque.

 

Y a-t-il des moment où tu te sens particulièrement prompte à coller ? Aurais-tu des conseils à prodiguer aux personnes qui voudraient justement s'y coller ?

Le soir en écoutant de la musique. 

Je n'ai pas vraiment de conseils à donner, c'est une technique à la portée de tous. Il faut se lancer.

 

Dans cette série, on remarque vite que les femmes sont au centre de l'action, comme des objets actifs, le collage permet-t-il cela : de donner beaucoup de sens à des images qui peuvent en être partiellement ou totalement dépourvues. Et quand on s'attaque à la représentation des femmes dans les magazines, ça prend tout son sens. Est-ce qu'en cela ton oeuvre est politique ?

La représentation de la femme dans notre société est un terrain propice à la réflexion, à la critique et à l'expérimentation. En déplaçant le contexte habituel des images érotiques, je propose un autre regard. Attentive aux détails, je place divers éléments de manière stratégique sur les photos féminines. Le côté lisse de la jeune femme parfaite des magazines est détourné comme un simple objet du quotidien. Il s'agit plutôt d'autodérision sur la condition féminine que de véritable dénonciation.

 

Jusqu'à ces collages, tu t'es souvent mise en scène, est-ce que tu as voulu marquer une rupture ? Une rupture avec toi-même en quelque sorte ?

J'avais besoin d'un projet léger et moins physique, mais je ne l'envisage pas comme une rupture : mes collages s'inscrivent dans la lignée de ma démarche. C'est aussi un moyen de produire des images que j'aurais du mal à réaliser photographiquement.

 

On te voit souvent ligotée sur tes photos. Tu t'attaches et tu te prends en photo. J'ai cru comprendre qu'il y avait une symbolique derrière tout ça, peux-tu l'expliquer ? L'art a t'il besoin d'entraves ?

S'auto-photographier n'est pas anodin : en utilisant mon corps dans le processus créatif, je prends activement le contrôle de mes représentations. C 'est important pour moi car le corps féminin, longtemps réduit au rôle de modèle, a souvent été prisonnier d'un art qui le livre au jugement de l’œil masculin. L’entrelacs des cordes sous-tend le sentiment d'une féminité comme chaînes et comme armes.

Dans un espace d'expression personnel, il est fondamental de se sentir libre, cependant, s'imposer des contraintes et se mettre à l'épreuve sont de bons moteurs de création.

 

Tu as grandi sur l'île de la Réunion, comment ces années et cette île ont-elles été pour toi source d'inspiration ? Tu y es retournée pour une résidence qui a notamment mené à la série Tropical Mood, peux-tu nous en parler ?

J'aime la lumière crue et les couleurs éclatantes de cette île. Les cases, la végétation, le lagon sont une explosion de nuances vives, presque acides. Lors de cette résidence, j'ai voulu confronter mon corps à l'exubérance de la flore tropicale. J'ai exploré la relation de la nudité à la nature en faisant le lien entre l'entrave des cordes et cette nature dense, étouffante, moite.

S'attacher et se photographier est déjà un défi, parfois une performance, lorsqu'on y ajoute une nuée de moustiques cela se transforme en torture !

 

On y ressent une forme de solitude menant à l'auto-érotisme, était-ce là une volonté ou le fruit d'un hasard ?

J'évoquerais plutôt une démarche solitaire, le besoin de vivre physiquement et émotionnellement les situations que j'imagine.

 

Le fruit revient parfois dans ton oeuvre, c'est peut-être anecdotique, mais considères-tu que le fruit a un pouvoir érotique ? Certains fruits plus que d'autres ?

Cette association de date pas d'hier, on connait tous la pomme qui symbolise le péché de chair d'Adam et Ève. Depuis, bon nombre d'artistes ont joué à faire des métaphores sexuelles avec les fruits. On pense très vite à la banane, mais l'allusion vaginale n'est pas en reste : j'ai en tête les vidéos de Stephanie Sarley qui doigte orange, fraise, kiwi, melon ou papaye de façon très suggestive.